Position sur les MOOC, Eddie Soulier, Centre d’Innovation Pédagogique UTT

Posted by thorel on 17 décembre 2013 in CIP |

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Les MOOCs sont actuellement un sujet très clivant dans le paysage universitaire français. Comme toujours lorsqu’apparaît une avancée technologique, on constate un bipolarisation du débat entre les pro et les contre.

Les MOOCs posent trois questions immédiates aux universités, notamment françaises :

  • Le modèle d’affaire,
  • Le marketing,
  • Et l’animation.

Le modèle d’affaire ne se limite pas à la viabilité financière de ce type de dispositif (quoi que : les universités américaines ont investies plusieurs dizaine de millions de dollars dans leurs grands consortiums) mais surtout sur la mission fondamentale d’un système éducatif, en particulier l’enseignement universitaire. C’est donc par définition un débat idéologique qui passe par la ligne de partage droite/gauche. Traduction : entre un modèle clairement néo- libéral où l’éducation est une marchandise, réservée aux plus méritants (une élite mais solvable), et le modèle social-démocrate humaniste en faveur de l’enseignement de masse dans la perspective d’une démocratisation du savoir, d’une résolution du problème de l’accès à l’éducation. Ce débat idéologique est complètement amplifié par les positionnements eux aussi très émotionnels autour de la gratuité sur le Web. L’éducation gratuite est la dernière- née d’autres « déréglementations par le bas » (entendez une régulation « par les gens ») visant la gratuité de tous les biens et services dans la future économie collaborative.

Si l’on revient sur le plancher des vaches, le modèle économique des petites universités de base est de former des étudiants (plutôt que des « apprenants », absolument non caractérisés) et de se financer majoritairement et par le budget de l’Etat et par les droits de scolarité. La première question est donc : qu’est ce qui nous pousserait à faire des MOOC ? Quelles sont nos missions ? Mais aussi : quels sont nos valeurs éducatives et démocratiques ? Comme très souvent dans le monde numérique, personne ne sait vraiment actuellement quel est le modèle économique des MOOCS ! Dès lors, l’engagement dans ces nouveaux dispositifs ne peut relever que d’une croyance a priori des principaux décideurs (présidents d’université, etc.), certainement associé à des tentatives de rationalisations discursives a posteriori : on cherche, et on trouve alors, de bons arguments et des éléments de langage pour justifier d’y aller ou pas.

Et lorsque les décideurs ne décident pas, ce qui est de plus en plus fréquent aujourd’hui, la nature ayant horreur du vide, les choses se font malgré tout, mais souvent dans le désordre. C’est là un peu le drame français en matière de numérique : la plupart des études montrent, par exemple s’agissant de la diffusion des réseaux sociaux dans les entreprises (mais on pourrait prendre d’autres exemples), que les organisations, en France, diffusent toujours les nouvelles technologies numériques pour de « mauvaises raisons » (principalement autour d’attentes en matière d’effet de notoriété), plutôt que pour des raisons pragmatiques (dans le cas d’espèce : faire mieux travailler les gens en réseau pour être plus performant). Dès lors, les processus de décision sont (trop) lents ; les raisons pragmatiques sont étouffées par des considérations liées aux jeux d’acteurs ; et enfin, les réformes d’organisation nécessaires à l’obtention d’effets du numérique ne sont pas menées, alors que des dépenses (généralement insuffisantes ou mal dimensionnées) sont pourtant consenties. Résultat : une diffusion qui arrive fréquemment trop tard, des surcoûts importants, des effets qui ne se produisent pas, et au total, une augmentation de la méfiance de nombreux décideurs envers le numérique, qui préfèrent se convaincre qu’après tout, seul l’Homme compte.

Le dernier volet du modèle d’affaire est tout de même le financement. Dans MOOC il y a Ouvert, qu’on peut entendre comme libre d’accès mais aussi comme gratuit. De ce point de vue, les MOOC cristallisent tous les débats sur la gratuité dans l’internet. Rien d’original donc, mais toujours les mêmes questions : pourquoi ces gens mettent-ils des dizaines de millions de dollars dans des dispositifs « gratuits » ? Est-ce, caricaturalement, pour de « vils » raisons (accroître sa visibilité, se donner une bonne conscience philanthropique, recruter les meilleurs étudiants de la planète qui ont échappés aux campagnes classiques, proposer des produits d’appel qui seront ensuite financés lorsque les choses sérieuses commenceront : la vente de diplômes universitaires, etc.), ou pour de bonnes raisons (être de son temps, profiter des formidables opportunités éducatives offertes par le numérique, offrir un accès de masse à l’enseignement universitaire et dépasser la dichotomie riche/pauvre, développer les nouvelles compétences de demain tel que l’autonomie, le travail collaboratif, etc., lever les contraintes de temps et d’espace pour suivre un cours, etc.) ?

Le second point concerne le marketing des MOOCs. Incontestablement, de nombreuses universités savent déjà et depuis de nombreuses années, réaliser des dispositifs bien plus complexes et à forte valeur ajoutée que ce que proposent les MOOCs actuels. Soyons clair : la plupart des MOOCs sont « triviaux » tant du point de vue pédagogique que du point de vue technologique. Des standards de plateformes tel que edX, que nous avons étudiés, sont en forte régression fonctionnelle par rapport à ce dont nous disposons déjà dans certaines de nos universités. Côté contenu, la plupart des cours ne contiennent que des power point, des QCM et surtout, c’est la marque de fabrique de nombreux MOOC, des vidéos (qui reproduisent d’ailleurs des formes très classiques d’enseignement magistral, certes en ligne et à distance). Avant d’être un phénomène pédagogique ou technologique, le concept de MOOC est donc une innovation marketing. Et il n’y a rien de péjorative derrière ce mot. L’ère des MOOCs nous déplacent en effet dans le monde du médiatique (plus que du numérique d’ailleurs), qui possède ses propres règles et sa propre technicité. Et c’est là que les choses se gâtent un peu pour les universités communes. Les MOOCs s’inscrivent complètement dans une logique de marketing-mix, totalement étrangère au « logiciel » mental de nombreuses universités, notamment françaises, notamment scientifiques : politique de produit, politique de prix, politique de distribution et de communication.

Sur le volet « politique de produit », pas de MOOC sans « tête de gondole », système de stockage vertical, utilisé communément dans les supermarchés visant à donner aux produits la meilleure visibilité possible. Les extrémités, appelées tête de gondole (parfois abrégé TG dans le langage professionnel), sont des endroits privilégiés pour mettre en valeur certains produits. En l’occurrence, les profs « stars » qui composent (ou pas) un corps professoral. Et là force est de reconnaitre la cruelle injustice qui discrimine les établissements de renommée mondiale, qui se ruinent souvent pour acquérir des stars, par rapport aux établissements incapables de mettre en avant des « grosses pointures ».

Nous avons abordé la politique de prix autour de la question du business model. Le volet politique de distribution renvoie à la dynamique de consortium qui est à l’origine des grandes offres internationales en matière de MOOCs : Coursera, edX, Udacity, etc. Le choix en France de privilégier, à travers l’initiative FUN (France Numérique Université), une solution nationale centralisée (tant en termes d’organisation que de technologie et d’offre) est de ce point de vue original, même si cela laisse planer d’autres incertitudes, notamment quant à la dynamique endogène entre acteurs de l’écosystème, indépendamment de la politique publique. Pour prendre un exemple concret, certains industriels avaient déjà anticipés la vague MOOC et souhaitaient proposer leur propre plateforme. L’annonce du choix d’edX et de la mise à disposition d’une plateforme publique mutualisée a pu clairement figer ou geler le marché. L’accès à des ressources publiques sera également très conditionné par les regroupements que les universités seront capables de réaliser autour de la nouvelle politique de sites, l’objectif général étant toujours de regrouper les organismes pour atteindre des tailles critiques, de mutualiser les moyens et d’atteindre une meilleure visibilité internationale. Par contre, la grande incertitude sur le volet distribution réside dans la structuration concrète (et la régulation) des grandes plateformes de téléchargement éducatives en cours. Auparavant, une université « distribuait » principalement son produit dans son « magasin », son ou ses établissements. Dorénavant le modèle des MOOCs permet de dissocier le produit (et la marque) de l’ « usine » ou du « magasin » qui lui a donné vie, et de s’orienter vers une politique de commercialisation sur des canaux indirects, avec tous les phénomènes d’intermédiation et de désintermédiation que l’on peut facilement imaginer, car le web nous en donne de nombreux exemples, à commencer par les « Stores » (App Store, Google Play, etc.). Pour étendre la distribution de ses produits, une université devra-t-elle nécessairement à l’avenir s’engager dans un modèle de distribution indirecte, avec création d’au moins un intermédiaire entre le producteur et le client final ?

Le volet communication du mix marketing est peut-être le plus spectaculaire. Il est lié bien sûr au volet produit, et l’intégration de la culture médiatique dans la culture universitaire. Il rejoint d’autre part les nouvelles formes de marketing propres au numérique, comme le marketing viral. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les méthodes qui commencent à être diffusées sur les MOOC insistent sur l’usage nécessaire des techniques de marketing viral : e-mailing, méthodes de recommandation, de transmission et même de parrainage, jeux et concours, campagnes vidéo virales (teasers sur des cours), la création de sites parodiques, d’humour ou d’autodérision, les coupons de réduction (visibles lorsqu’on regarde de près les options payantes pour un MOOC, notamment dans Coursera), les relances permanentes pour motiver le consommateur, etc. Ces pratiques qui, curieusement, sont complètement plébiscitées par les GenY, sont pourtant très éloignées de l’habitus de l’universitaire lambda. Ceci pose alors la question, elle aussi classique dans le numérique, du syndrome du « Click and mortar » ou du « bricks and clicks » (appellation anglo-saxonne utilisée pour désigner les entreprises traditionnelles qui ont aussi une activité en ligne) : une université standard qui voudrait se lancer dans l’aventure MOOC ne devrait-elle pas purement et simplement filialiser sa composante numérique si elle veut avoir une chance de réussir et donc adopter un modèle de distribution « tout virtuel » (ou pure player où seul le commerce en ligne est proposé aux clients) ? Ou bien doit-elle continuer à proposer des processus complémentaires de ventes combinées telles la vente par Internet et la distribution classique, vente en magasin ou en point de vente physique (comprenez : cours en amphi, avec TD et TP en salle), au risque évidemment de ne jamais parvenir à articuler la culture « briques & mortier » avec la culture, encore très émergente, des « clics » ?

Ceci nous amène à un dernier point, non des moindres, l’animation, incluant l’évaluation. Ce qui surprend dans les MOOC, c’est évidemment la réalité de la « massivité ». Où est le bug ? Comment peut-on raisonnablement imaginer enseigner à des milliers, voire des centaines de milliers d’apprenants, très hétérogènes sur le plan de l’âge, du niveau de scolarité, de la trajectoire personnelle et de la culture d’appartenance, et des compétences déjà acquises ? Les critiques des MOOC ont alors beau jeu de fustiger les limites inhérente à l’enseignement à un supergroupe : absence ou atonie constatée des interactions (entre les enseignants et les apprenants et entre les apprenants eux-mêmes, l’interaction entre pairs) alors que l’interaction est présentée comme le point d’orgue de cette pédagogie universitaire ; turn over, massif lui aussi, du fait de l’isolement social et institutionnel de l’apprenant face à la foule anonyme qui l’entoure désormais ; prérequis non garantie de forte autonomie de l’apprenant pour naviguer confortablement dans ce nouveau monde ; priorité donné à l’asynchrone sur le synchrone du fait de la difficulté pratique à interagir dans le même espace et dans le même temps avec des milliers de personnes simultanément ; mais surtout, nombreuses interrogations autour de l’évaluation. Dans le « crowd learning » il n’y a pratiquement que deux possibilités en termes de méthodes et de techniques d’évaluation : l’évaluation automatisée et l’évaluation par les pairs. La première est très liée à la dominance du savoir transmissif et propositionnel dans les MOOC : tout ce qui ne se limite pas à de la connaissance propositionnelle est difficile à évaluer automatiquement. Quant à l’évaluation par les pairs, elle est déjà confrontée à de nombreuses difficultés, principalement : lassitude des évaluateurs en herbe face à l’énormité de la tâche et évaluation par les pairs qui pose parfois d’importants problèmes de gestion, de motivation des évaluateurs et aussi de rigueur.

En complément, la question des diplômes est également lancinante. En caricaturant, une université est finalement un organisme à qui l’Etat à garantie un droit d’exploitation basé sur un monopole qui se cristallise autour de la délivrance de diplômes. C’est donc une barrière à l’entrée pour tous ceux qui voudraient se positionner sur le juteux futur marché mondial de l’éducation. Pour l’instant, la question de la diplomation reste dans le flou, si ce n’est qu’on peut observer la multiplication de pratiques d’accréditation, de certification et de diplomation basées sur de nouveaux outils largement informels (systèmes de badges, diplômes « en chocolat » mais très recherchés car venant de prestigieuses universités américaines, vente « cachée » de certificats officiels moyennant rémunération, ou encore organisation d’examens présentiels), sachant que les taux de réussite sont souvent très faibles. Il faudra donc que les acteurs impliqués dans la régulation du « marché » de l’éducation statuent sur une base nationale sur les modalités de diplomation.

Pour conclure (provisoirement), reste curieusement le grand absent des débats actuels sur les MOOC, la pédagogie universitaire qui en serait le substrat. Nous connaissons tous les principaux thuriféraires des MOOCs, George Siemens et Stephen Downes. Leurs travaux sont passionnants et soulèvent en effet pleins de bonnes questions sur ce que serait l’apprentissage à l’heure du numérique et des réseaux sociaux. Elles font comme un écho (au dorénavant) incontournable Petit Poucette de Michel Serres : serions-nous entrés dans une nouvelle ère du développement humain où l’apprentissage ne serait plus le fait des personnes enchâssées dans des espace-temps classiques (salle de classe notamment), mais le fait des réseaux auxquels elles s’affilient, et où la connaissance serait celle des nœuds et des connexions entre informations hétérogènes et des stratégies de sérendipité, et non des savoirs consignés dans les livres, les institutions éducatives et les enseignants ? Or on a beau chercher à opposer des c-MOOC de type connectiviste (interactions entre paire, etc.) à des x-MOOC plus traditionnels (PPT+QCM+YOUTUBE), rares sont les débats de fond sur la pédagogie universitaire et la théorie de l’apprentissage sous-jacente ou non aux MOOC actuels. C’est ce qui frappe le plus lorsqu’on participe à des colloques sur le sujet. Quelques termes ou principes sont évoqué, mais il existe très peu de travaux portant sur la caractérisation de ces principes et, a fortiori, sur l’évaluation tant de leur mise en pratique que de leur évaluation sur la qualité de l’enseignement et des apprentissages. Signe d’une époque qui répudie de plus en plus l’appareillage critique mais qui en même temps s’embourbe dans une frénésie d’évaluations, le MOOC est en ce moment même dans sa phase « sociétale », celle où se tranche les valeurs contradictoires qu’il est censé porter.

Notre opinion est que cela ne change pas beaucoup de la plupart des « hot topic » qui alimentent aujourd’hui en continu la formation des valeurs sociétales. C’est alors comme toujours dans l’épaisseur du trait que se fixeront des pratiques socioculturelles éducatives. Une université ne devrait donc pas échapper à expérimenter les MOOC, et à profiter de l’occasion pour réfléchir aux apports de cette innovation dans le domaine de la pédagogie numérique. Et ce d’autant plus que nous disposons tous, en France, de très nombreuses ressources numériques de qualité, qui ne demanderaient qu’à être redynamiser dans cette nouvelle perspective. Il est d’autant plus urgent de le faire qu’après tout, les MOOC ne font qu’inaugurer un palier de complexité qui sera très prochainement complété par d’autres défis, au premier rang desquels le débat actuel autour des Big Data dans le monde éducatif ou les nouveaux modèles de science collaborative et participative qui se font jour.

Eddie Soulier

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